vendredi 11 mai 2012


Un drôle de truc. Au bord de la torpeur, la rétine en feu, alterner entre la vision en temps réel de la file d’attente pour pénétrer dans la Bibliothèque d’Information Publique de Beaubourg, et celle du studio de l’artiste Damien Hirst, où hier, un assistant portant un masque contre de toxiques inhalations usinait à la postérité. Aujourd’hui, il est tête mi-nue, coiffée d’un casque audio et a changé de pull. Il est toujours aussi seul et courbé à la tâche.
La webcam de la BIP consiste en un arrêt sur image réactualisée toutes les dix minutes, et n’a pour seul objectif, est-il indiqué, que de donner un aperçu de l’entrée plus ou moins fluide. Elle ne saurait être associée à un dispositif de vidéosurveillance. Les visages sont floutés, les données ne sont pas conservées. C’est le Bison futé du savoir. 
Celle de Damien Hirst a un but moins immédiatement identifiable. Montrer l’œuvre en train de se faire, façon backstage ? Désacraliser encore un peu plus le geste créatif et jouer la transparence avec cet acte fondateur d’une nouvelle communication hirstienne (car le site est flambant neuf), qui tente le tout pour le tout en affichant que oui, eh bien, non, il n’est ni à l’ouvrage ni à l’image, et tant pis pour ceux qui croient encore que l’art appartient au faiseur reclus dans son atelier ! D’autres questions se bousculent au fur et à mesure de l’absence d’événement. Les assistants ont-ils signé une décharge les soulageant de leur droit à l’image ? Pourquoi n’y a-t-il  pas de son direct (alors qu’on entend hors champ de la musique, des voix, le bruit d’actions de ponçage, de vissage, etc). Ont-ils une liste d’interdits comportementaux ? Sont-ils payés pour être filmés ? Mais peut-être s’agit-il de figurants ? Dans ce cas, est-ce vraiment son studio ou une reconstitution quelque part, en Europe de l’Est ?
Et pendant ce temps, la webcam du bassin des phoques du musée de la mer de Biarritz est inactive à l’heure rituelle du repas des animaux marins. Et ça, c’est une vraie déception.

N.B. Voilà deux fois qu'est mentionné damien hirst dans ces pages. Promis, c'est fortuit. 

mercredi 9 mai 2012


Il n’était pas friand des séances de signature où se pressaient probablement des mères de famille intarissables sur la puissance transgressive de ses livres pour enfants. Un public acquis qui ne signifierait rien (ou si peu, une ruse du marché ?) et qui l’indifférait surtout, car il était homosexuel.
Il se demandait encore par quel miracle il n’avait jamais détruit personne, n’étant pas friand pour tout dire du genre humain, surtout taille adulte. Mais il ne désespérait pas un jour de tuer quelqu’un, si la vie lui en laissait le temps. Il disait cela avec une classe singulière et une sérénité totale. En rien, il ne ressemblait à un vieux con.
Il préférait de loin son chien, héros posthume d’une de ses histoires, Higglety Pigglety Pop! or there must be more to life (1967), qui, dans sa bibliothèque, avait la place du cœur.
Il n’aimait pas particulièrement la littérature pour enfants, d’ailleurs il ne revendiquait pas ce territoire. Il ne savait pas quel talent particulier il fallait pour se spécialiser dans le genre : peut-être commencer par être idiot.
Il n’était pas une pute, disait-il à ceux qui lui conseillaient de faire une suite à son album le plus connu Where the wild things are (1963), Max et les Maximonstres en français. À ce propos, personne ne sait vraiment qui est à l’origine de cette traduction tellement frustrante et si appauvrissante ; le traducteur n’étant pas mentionné lors de la première édition française, parue en 1967 chez Robert Delpire*. Un Where the wild things are 2 ? Qu’ils aillent se faire foutre !
Il avait eu cette belle phrase « A book is a book is a book », à propos de l’E-book et de la fin annoncée de l'impression papier. Il n’était vraiment pas un vieux con.
Il avait illustré un livre dont il n’était pas l’auteur (il s’agit de Janice May Udry) mais dont le titre était tellement prometteur : Let’s be Enemies (1965).
Il avait une passion pour William Blake, peintre, poète, illustrateur anglais. Il ne comprenait pas toujours son propos mais il aimait son approche entière et enflammée. Il se souhaitait la même mort « miam miam ». Sachant sa fin imminente, William Blake s’était alors mis à chanter.
Enfin, le Romantisme allemand, qu’il admirait tant, lui avait inspiré Outside over there (1981), son livre fétiche, où des forces mystérieuses kidnappaient un bébé.
Il s’appelait Maurice Sendak**.

Image de In the Night Kitchen (1970). 
Une phrase ultime, depuis "là-haut" ? 

Image de Outside over there.
J'adore les pieds de la jeune fille, 
sa manière de jouer du cor de chasse, 
le portrait à droite dont j'aimerais qu'il soit celui de William Blake, 
et les deux visages évidés.


* L’accueil de Where the wild things are dans la France des années 60 est remarquablement décrite ici
** Citations, vidéos et interviews relatives à Maurice Sendak ici 

mardi 8 mai 2012



Imaginons un titre provisoire à cet ouvrage : 
L'élu et le sortant.

samedi 5 mai 2012


Les expressions sondagières du moment, « sur le fil du rasoir » et « dans un mouchoir de poche », nous ont inspiré une alternative au jeu Pierre-feuille-ciseaux. Rasoir-mouchoir-urne est une manière appropriée de passer le temps ce week-end, entre amis. Une distraction qui peut tourner au pugilat si les intentions des votants divergent. Le rasoir peut couper une gorge, l’urne servir de projectile, le mouchoir étouffer une bouche ; dans tous les cas, il séchera des larmes. Pour éviter tout débordement symbolique, voici la gestuelle en trois coups et les règles à suivre :
Rasoir : le pouce et l’index forment un L (comme une lame coupe-chou)
Mouchoir : la main est à plat, paume vers la terre
Urne : les doigts tous rassemblés se touchent en leurs extrémités, un creux se forme au niveau de la paume
Combinaisons : Le mouchoir de poche recouvre la fente de l’urne, le fil du rasoir coupe le mouchoir, le rasoir tombe dans l’urne.
Des petits malins trouveront toujours à polémiquer quand leur choix les fait perdre : et si la main à plat se présente sur le tranchant, c’est un mouchoir non déplié, qui peut tomber dans l’urne ? Et si le pouce est collé à l’index tendu, le rasoir est lame repliée, et ne peut plus rien couper ? Et si le pouce glisse contre les autres doigts, l’urne est close, et rien ne tombera dedans ? Soyez ferme sur vos positions, ces cas de figure ne sont pas homologués.
Les plus perplexes, peut-être, s’en remettront à ce jeu en trois coups pour prendre une décision, avant de pénétrer dans l’isoloir. Des précédents existent : en 2005, un riche entrepreneur japonais détenteur de toiles de maîtres (Picasso, Van Gogh, Cézanne) dont il souhaitait se séparer, et ne sachant pas vers quelle maison de vente se tourner, de Sotheby’s ou de Christie’s, leur demanda de se départager par un Pierre-feuille-ciseaux. Christie’s a dit ciseaux, battant Sotheby’s qui préféra papier. 


vendredi 4 mai 2012

Un peu d'autosatisfaction : l'une des quatre versions du Cri d'Edvard Munch, la seule appartenant encore à un particulier, un pastel sur carton datant de 1895, a donc été vendue chez Sotheby's à New York hier, pour un prix de près de 120 millions de dollars, battant le record de l'œuvre d'art la plus chère placée aux enchères. 
On est bien content !, s'écrie-t-on ici. L'avenir est au cri !

(variante dégotée sur le net) 

jeudi 3 mai 2012



On doit au décorateur du plateau de «Le Débat 2012 », Olivier Illouz, d’autres scènes d’émissions télé : La France a un incroyable talent, À la recherche du nouveau Claude François et de ses Clodettes, Leurs secrets du bonheur, L’objet du scandale… Philippe Désert était le décorateur du plateau en 2007 (à son crédit, les sets de Ça balance à Paris, Nouvelle Star, On n’est pas couché…). Nostalgie particulière pour ce mercredi d'il y a cinq ans. À l’époque, le rendez-vous était moins frontal, moins conflictuel qu’aujourd’hui, inspirant une diversion, un écart. Avait peut-être eu lieu le débat d’ébats passés ? Extrait d’une fiction dialoguée maison :
Une femme, journaliste :
— Première question, simple : quelle femme et quel homme étiez-vous l’un pour l’autre ? Vous appartenez tous les deux à la même génération. Il y a eu cinq ans de vie commune, qui ont conduit à la fin de votre relation. Quel style voulez-vous donner à votre rupture ? Quelle est votre marge de manœuvre dans un monde moderne et quelle sortie de crise pouvez-vous envisager ?

Lui (en bleu) :

— Pour une première question, c’est tout un panel de questions. D’abord, l’affaire de la génération, je crois qu’il faut rester calme là-dessus. Nous sommes des quinquagénaires, dans la société d’aujourd’hui, on n’est plus tout jeunes. Je ne pense pas que l’âge change quelque chose à l’affaire. Il est important de tirer les conséquences du véritable tsunami relationnel de nos dernières années ensemble en France : 2002, la peine qu’on s’inflige une seconde fois, 2005, le non que tu m’opposes. On ne pouvait plus penser notre vie à deux comme avant. Moi, j’essaierai, si tu me fais confiance, d’être à la hauteur de l’histoire qui fût la nôtre. Il ne s’agit plus de dire, de proclamer de belles phrases virtuelles, mais qui restent sans résultat, il faut se promettre de s’aider réellement dans ce moment particulier. Je voudrais être un homme qui prend ses responsabilités. Je ne m’abriterai pas derrière des tabous, des excuses ou des paravents. Je vais m’engager sur un certain nombre de sujets. Je prendrai un certain nombre d’engagements, je tiendrai parole et je demanderai que tu me juges là-dessus. Je voudrais que nous puissions nous parler plus fréquemment, nous expliquer toutes ces choses, toi et moi. Je t’écrirai une lettre, pour rendre compte de ce que j’ai fait ou pas pu faire et pourquoi. Je voudrais aussi garder le souvenir d’un amour irréprochable. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire, un amour qui a été le fait de notre volonté la plus chère et non pas du mensonge, du compromis. Je vais proposer un changement très important au sein de notre couple, un changement qui ne s’est jamais produit dans l’histoire de notre relation, que toutes les grandes phrases que j’ai pu dire, toutes les insinuations qui t’ont peut-être blessée, soient désormais évacuées, reléguées dans l’état d’ignorance du passé, avec ton accord, expressément. Mes sentiments doivent être hors de tout soupçon, seule leur intensité doit compter. Enfin, je voudrais être l’homme qui ne désespère pas des désaveux successifs. On ne peut pas être meurtri et malheureux plus de deux fois de suite. Pourquoi ? Parce que l’énergie que l’on met à aimer on ne l’a met pas à haïr. Moi, la passion de ma vie porte un nom, féminin. Je veux aimer. Que ceux qui nous écoutent, qu’ils se rangent de ton côté ou du mien, retiennent que nous sommes là pour aimer, pour agir, pour changer, pour aller au-delà des dissensions. C’est ma vision de l’amour moderne.

Un homme, journaliste :
— Madame, quelle est votre conception de l’amour et du couple ?
Elle (en rose) :
— Je souhaite me sortir de la situation dans laquelle je me trouve aujourd’hui. D’abord, la dette amoureuse. Je suis diminuée, j’ai versé plus de 20 000 larmes, utilisé deux millions et demi de mouchoirs, ma fragilité s’est accrue, mon pouvoir de séduction a baissé, la déprime, j’étais 2 millions de mètres sous terre, à 2,5 millions, j’ai touché le fond, malgré le soutien de mes amis. J’étais une femme qui a perdu tout espoir. Le niveau de ma désillusion, quand j’ai compris au bout de 850 fois que je ne te reviendrais pas, que c’était fini après m’être posé 622 questions, et j’ai très durement subi cette épreuve. Un déficit de confiance en moi tel que tu es à 11 milliards de lieues de te l’imaginer, un gouffre profond de 3 millions de mètres, des angoisses qui n’ont fait que progresser jusqu’en 2002 de plus de 30%, une violence psychologique gratuite que je me suis infligée contre toute attente. En 2002, mon moral était à zéro, je m’inquiétais beaucoup de la suite de notre relation, de la fin de notre histoire. C’est me faire violence que de te l’avouer. Aujourd’hui, je veux être celle qui gagne la bataille contre le désamour, contre la haine que j’ai développée à ton égard, celle que j’ai nourrie comme un animal domestique, mon insécurité au quotidien et je dois pour cela trouver de nouvelles règles du jeu, un nouveau système moral, être une femme différente de celle que j’ai été pendant ces cinq éprouvantes années et je ne dramatise pas notre histoire. Mais il est vrai aussi que, comme tu l’as dit, l’amour moderne, puisque tu viens d’évoquer ce mot, demande que nous rendions des comptes sur ce que nous avons vécu. Car ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est le futur, mon futur. Malgré tout, toi, estimes-tu que tu as une part de responsabilité dans la situation dans laquelle je me trouve aujourd’hui ?

mercredi 2 mai 2012



En quittant Paris pour quelques jours, je tombe sur cette phrase, occupant une feuille A4 scotchée sur la vitre du wagon de métro, direction la gare Montparnasse. Je partais, je n’avais pas le temps de me rendre au service d’accueil de la division Propreté de Paris du 15e arrondissement pour signaler cet affichage sauvage sur mobilier urbain.
De retour, je salue l’Insalubre dont le moindre événement crasseux au sol m’émeut. J’aime un Paris douteux, celui de Taxi Girl, lorsque Daniel Darc y martèle de sa diction caractéristique :

"C'est Paris.
À Paris, rien n'est pareil.
Tout a tellement changé,
Que ce n'est même plus une ville,
C'est juste une grande poubelle.
Et la poubelle est pleine depuis si longtemps,
Qu'il n'y a plus de place pour nos déchets à nous."



Merci à Joe T. grâce à qui j’ai découvert ce morceau