vendredi 15 juin 2012


Givenchy Collection Croisière 2013 par Riccardo Tisci

C'est bien la première fois que la mode entre ici, mais je ne me lasse pas de cette silhouette.  Cette femme caméléon a fusionné avec le paysage new-yorkais. Sur le bitume, l'entaille dans la chaussée continue sa route sur la robe, avec ce petit liseré entre les deux losanges blancs qui pourraient bien être deux éléments de signalisation indiquant l'obstacle que représente son corps, si une voiture venait à passer. Sa poitrine est en brick wall, le motif cachemire est fait de cette même teinte rouille un peu brouillée qui s'épanouit sur le mur derrière elle. Une autre ligne rouge ceint ses seins et voilà qu'elle est le bâtiment ; sur la façade, la même démarcation travaille le volume. La brique recouvre bien son corps tout entier, sinon elle ne serait que ruines, mais elle est en partie occultée par l'escalier de secours extérieur qui descend peu à peu le long d'elle, zigzaguant de manière graphique, ajoutant ce relief de noir et de brun. Et comme dans tous les appartements de Manhattan, elle accueille une famille de cockroaches. Ils sont là, à sa taille, comme un trophée domestique. Cette femme est une très belle maison. 



mardi 12 juin 2012




Ce sont des « nœuds qui parlent ». Des cordelettes nouées et traditionnellement réalisées en poil d’alpaga ou de lama, utilisées par les Incas qui, dépourvus de système d’écriture, avaient trouvé là un instrument de gestion économique et sociale, une évaluation précise des biens de la communauté. Ce quipu, car tel est son nom, était aussi moyen de communication : un messager le portait de village en village en mémorisant les informations qui y étaient conservées, pour les restituer à leurs destinataires.
Mêler des brins entre eux pour dire la chose nécessaire. Dans ce qu’on nommerait peut-être aujourd’hui un accessoire, tenant presque du bracelet grigri, pourquoi ne pas essayer de rassembler les fondamentaux d’une vie ? Dans ces franges ouvragées, et par logiques de couleurs, de paliers, tricoter son histoire. Un rang par année, des teintes attribuées aux événements, des épaisseurs intermédiaires pour l’affliction, des jeux de superposition pour les croisements de vie, des longueurs différentes pour respecter les silences. Une mémoire faite de fils avant qu'ils ne disparaissent, avant le passage au souvenir wifi. Pourquoi pas.   

dimanche 10 juin 2012



 "L'Assemblée".
(Nommons ainsi, pour l'occasion législative, cette prise de catch, tirée du film documentaire américain de Robert Greene, Fake It So Real. Malheureusement, pas de date de distribution prévue en France pour comprendre ce qu'est vraiment un combat simulé.)

vendredi 8 juin 2012




J’ai vu Cosmopolis. Non loin de la Bastille. Selon l’indicateur Google Maps, outil tellement dépassé déjà, Cosmopolis serait coincé entre deux banques, quelle belle ironie. Je n’ai pas vu de limousine proustée* garée à proximité, mais un Paradis du Fruit. Nous ne sommes qu’à Paris, malheureusement, au potentiel dramaturgique plus falot.
Via l’écran mal calibré de mon ordinateur (mot arriéré et idiot), j’ai découvert cet endroit mystère, après le livre et le film éponyme. Le voir virtuellement me suffit, je n’ai pas besoin d’en faire l’expérience. Sur la carte, chaque lieu est annoté d’un petit commentaire, qui apparaît dans une fenêtre, si l’on s’attarde dessus. Lenôtre Bastille : « Beaucoup trop cher. Épicerie élitiste dont les produits ne sont pas forcément à la hauteur de leur prétention ». Nouvelles Frontières : « marche un peu haute, difficulté pour entrer ». Colline : « habituée des magasins bios, je peux vous dire que le service dans cette boutique y est déplorable, la femme qui vous reçoit ne tient pas plus de 5… ». Centre Kinésithérapie Henri IV : « Grand non sportif devant l’éternel, j’en subis les conséquences en ayant régulièrement mal au dos. Qu’à cela ne tienne, je file chez mon kiné… ». Parking St Antoine : « Je me suis fais insulter de fils de p*** par le pompiste parce que je ne voulais pas payer le surplus d’essence qu’il m’avait mis, ce monsieur… ». Jacques Dessange Bastille : «  très mauvaise expérience également : la coloriste s’est trompée dans le dosage des produits et m’a littéralement brulé les cheveux ! et en prime elle m’a… ». Et puis Cosmopolis, se présente dans une sorte de novlangue : « Wykonawka : Brygada Krysys. Wydawka : Rockers Publishing. Rok Wydania :2000. MEGACD 1302. jewel case. Lista utworow :1. Subway Train. Brygada Krysys ». S’agit-il d’un revendeur de films russes de série B ? Ou est-ce un nom de code, comme Nancy Babich, qui permettrait de déclencher une explosion majeure et rayerait Paris de la carte et tous ces petits commerces visiblement pas terribles ?
Cosmopolis, quoi qu’il en soit, a de l’allure, comme si le mot même était devenu une matière à fiction, grâce au génie de Don de Lillo, et hors de lui désormais. Des mots, ceux qui hantent le film, et qui sont sa colonne vertébrale. Cronenberg dit avoir d’abord retranscrit l’intégralité des dialogues, et que le scénario a surgi là, autour de ces vertigineux échanges.
Deux phrases du livre (parmi d’autres) ne sont pas prononcées par Eric Packer/ Robert Pattinson, mais j’aimerai leur donner une petite voix :  
« Nous ne pouvons pas attendre la brume du petit matin. »
« Vous me donnerez le poisson cru empoisonné au mercure. »


* Prouster : néologisme dellilien : prouster une limousine, c’est la tapisser de liège, comme Marcel Proust le fit dans la chambre de son appartement du 102 boulevard Haussmann lorsqu’il entreprit de rédiger À la recherche. Retranchement phonique alors nécessaire.

mardi 5 juin 2012



L’événement est assez rare pour être signalé. Un joueur de tennis français a failli accéder à la demi-finale de Roland-Garros. Quatre fois il a manqué faire de l’ombre au numéro un mondial, astre solaire, en vain. Une mise en lumière trop courte. Météo grise et pluvieuse sur le central, on pourra toujours dire qu’il ne s’est rien passé. La déception n’en sera que moins âpre. Il faudra attendre, selon les prévisions des spécialistes, 2117 et 2125 pour voir se reproduire pareil phénomène. Le regarder à l’œil nu, doit-on le rappeler, est dangereux. Hélas, pauvres hères, mortels spectateurs, le danger ne sera plus alors que vieilles lunes.  

photo : Transit de Vénus sur le disque solaire 

lundi 4 juin 2012


Les voilà. Les petits panneaux gris d’affichage électoral qu’on voit à nouveau fleurir sur les trottoirs attestent qu’est revenu le temps des élections. Le prix de ce mobilier urbain d’utilité publique varie, espérons que les convictions qu’ils présentent ne fluctuent pas. Selon les modèles, ils vont de 80€ à 120€ ; ces sommes sont toutes taxes comprises, celles de la société civile.
Panneau petit budget, simple et épuré, en acier galvanisé, respectueux des règles d'affichage du code électoral ; panneau robuste et esthétique et surtout recto verso ; panneau à assembler en triangle autour d’un arbre ou en ligne si le totem végétal vient à manquer ; panneau double et gain de place grâce aux deux plaques de numérotation situées sur la même face ; panneau à pied amovible ou bien livré avec une boîte de scellement, ou encore fixé dans des plots en béton. Que de choix, et c’est comme si la démocratie s’invitait aussi dans le catalogue des produits destinés au vote citoyen. Appelons ça l’opposition commerciale.
Puis pénétrer dans l’isoloir de vote Diderot, stable et facile à monter, avec la case initiale, clé de voute à 280€, et case suivante à 200€, autant que vous voulez. Le plus politiquement correct étant celui prévu pour les personnes à mobilité réduite et leur fauteuil roulant, qui approche quand même les 400€. Bonne nouvelle : on peut négocier. Des prix dégressifs sont envisagés dans tous les cas si plusieurs bureaux se fédèrent pour acheter trois ou cinq exemplaires. Il existe aussi des isoloirs en carton beaucoup moins chers (environ 90€), brevetés et conformes aux normes françaises. Un doute demeure : leur matériau cheap influencerait-il le vote ? Est-ce qu’on se décide différemment dans un isoloir de métal ou dans une structure en papier ? On ne le saura pas, car pour le moment, on les réserve surtout aux élections en entreprise. C’est heureux.
Bon à savoir : il est possible de changer le rideau et la tringle de l'isoloir, s'ils ont subi les assauts répétés des votants. Une version en satin à près de 40€ nous inquiète ; nous précisons que les "assauts répétés" n'ont aucun caractère sexuel. 
Étape suivante, glisser sa voix dans l’urne Montesquieu, 245€, légère, incassable, empilable et intégralement transparente (comme des chaises de café design), et qui existe en trois tailles différentes. L’urne Voltaire, maniable, stable et sécurisée, disponible en deux tailles, est un peu plus chère : environ 300€, mais qui chipoterait avec la sécurité.
Et enfin, signer le registre (si vous êtes bien loti, un plateau pivotant facilitera la manipulation, pour la modique somme de 60€) en s’appliquant à caser les boucles, les pleins et les déliés de votre écriture manuscrite dans l’espace évidé prévu par la réglette, à 8€.